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Les trois Čges de l’opéraēsme

Une critique communiste

 

(L’operaismo tra mito e lustrini)

 

Centro di Ricerca per l’Azione Comunista (2002)

http://www.autprol.org/

 

Traduction C. Charrier

 

 

1. De la crise Hongroise aux Quaderni Rossi. . R. Panzieri. 1956– 1964

2. De la Piazza Statuto ą Classe Operaia. M. Tronti. 1962–1967

3. De Potere Operaiai ą l’Autonomie. A. Negri. 1968–1978

Conclusion : l’opéraēsme entre mythe et paillettes

 

 

1. De la crise Hongroise aux Quaderni Rossi. R. Panzieri. 1956–1964[1]

 

On peut faire remonter la naissance du courant définit comme operaēste ą la fin des années cinquante. Au cours de ces années, dans l’aire occidentale, le pouvoir de la bourgeoisie apparaissait comme étant exceptionnellement solide et capable de produire un consensus ą travers une augmentation graduelle des salaires et par une amélioration conséquente des conditions de vie de la classe prolétaire. Le mouvement ouvrier officiel (les partis et les syndicats de gauche) connaissaient alors un processus d’alignement sur les rŹgles de la société occidentale, non seulement dans les faits mais aussi du point de vue de son identité et de sa problématique, qui touchait également les partis staliniens eux–mźmes dont le prétendu antagonisme ą l’Occident se jouait tout entier sur l’éternelle attente des « conditions favorables » pour une rupture révolutionnaire, avalisant de fait une pratique social–démocrate, conduite en plus d’une faćon autoritaire et religieuse. Dans ce contexte, les évŹnements de Hongrie bouleverseront une bonne partie de l’intelligentsia de gauche, italienne et internationale.

 

Panzieri, un des auteurs les plus représentatifs de ce courant militant du PSI, entrevoyait une crise du mouvement ouvrier traditionnel. Pour endiguer ce processus il était opportun d’initier une recherche indépendante, qui se débarrasse des éléments d’interprétation traditionnels, de maniŹre ą permettre de redécouvrir une tradition de classe authentique dans le devenir historique du conflit entre le capital et le travail, en passant par–dessus l’encadrement organisationnel du vieux mouvement ouvrier écrasé sous le contrôle stalinien. En 1959 il nouera des contacts avec des éléments de la gauche du PCI qui opéraient dans la FIOM[2] de Turin, tel que Foa, Tronti, Asor Rosa et della Mea. Il initiait de cette maniŹre une recherche sur le mouvement ouvrier, du « contrôle ouvrier » ą la recherche de son objet, de l’« enquźte ouvriŹre » pour une définition de la « composition de classe » ą la définition de la « démocratie directe ». Panzieri était conscient du clivage qui s’était ouvert en 1956 avec le XXŹme CongrŹs du PCUS (déstalinisation de l’URSS et voie pacifique au socialisme) et avec les évŹnements de Hongrie, mais il ne les prenait en compte que du point de vue du mouvement ouvrier officiel. Il ne retenait pas de l’expérience hongroise l’exigence d’auto–organisation prolétarienne qui en dérivait, mais se limitait ą constater combien la dégénérescence de l’URSS était définitive.

 

Ce retard n’existait pas dans les courants de l’« opéraēsme » hors d’Italie. Socialise ou Barbarie en France, Correspondance aux USA, Solidarity en Grande–Bretagne[3], retenaient des journées hongroises l’écart qui existait entre le mouvement ouvrier et sa contre–figure officielle. Ils voyaient dans l’affrontement entre les bureaucrates et l’anti–bureaucratie (démocratie directe) l’amorce d’une perspective nouvelle pour le mouvement ouvrier. Ils focalisaient leur analyse sur le bras de fer qui existait entre la bureaucratie capitaliste et le mouvement de lutte antibureaucratique. Par rapport ą l’URSS, cette critique, bien que cela ne pouvait źtre suspecté ą l’époque, était toutefois insuffisante dans la mesure oĚ en définissant l’URSS comme un régime capitaliste d’État, elle se limitait ą une critique gestionnaire et formelle, n’abordait pas la question de la nature des rapports de production capitaliste et celle corollaire des classes sociales[4]. Le mode de production capitaliste, toujours plus intégré au niveau national et international, était analysé dans les catégories de la bureaucratisation et apparaissait comme une immense machine dont la conduite échappait ą la bourgeoisie et qui se réduit ą un complexe organique social capable d’éliminer les crises classiques de surproduction, avec le chômage de masse pour conséquence, la baisse des salaires, les luttes explicitement révolutionnaires. Le bloc capitaliste d’État était interprété comme la variante la plus importante de bureaucratisation, faisant du phénomŹne un processus unitaire. Ils retrouvaient les échos antibureaucratiques de Trotsky en inversant l’ordre des facteurs : pour Trotsky, en tant qu’État dégénéré, l’URSS était la plus proche du « socialisme », tandis que pour les opéraēstes « hors d’Italie », l’URSS était le modŹle spécifique qui aurait représenté l’État pour le capitalisme au niveau universel, et les luttes qui s développaient dans ces pays étaient les anticipations des luttes futures. En fait le capitalisme d’État était le maillon faible de la chaĒne, qui ne pouvait se développer différemment du fait de sa concurrence–équation avec le « monde libre ». La bataille cyclopéenne du capital ą travers les monopoles, mettait en lumiŹre un systŹme qui basait sa force sur le production du secteur primaire et qui garantissait sa pérennité par un systŹme colonial imposé. Les luttes dans les pays de l’Est, pour źtre importantes du point de vue de la perception de l’expérience prolétarienne, restaient empźtrées dans un schéma légué par la composition sociale retardataire du capitalisme. La forme conseilliste elle–mźme, que l’on pouvait observer de fait en Hongrie, sans en faire une considération absolue, était un type d’organisation lié ą la grande industrie mécanique prépondérante dans les pays de l’Est, et représentait un stade d’évolution de l’organisation du travail dépassé n Occident.

 

Sur le contenu des pays socialistes, Panzieri et le courant opéraēste n’ont rien écrit qui remette en question le caractŹre socialiste de ces pays. Dans le texte de 1957 Notes pour un examen de la situation du mouvement ouvrier, on voit comment l’auteur accepte en bloc l’idéologie stalinienne du socialisme dans un seul pays. Pour Panzieri, s’il y a jamais un problŹme, c’est celui d’humaniser ce régime en donnant plus de démocratie et de participation ouvriŹre. Sa thŹse est que la nécessité de défendre l’État socialiste a amené ą anticiper les transformations des rapports de production dans un sens socialiste en collectivisant et industrialisant trop rapidement l’URSS ; et ce n’est pas un hasard s’il regardait avec intérźt les expériences Yougoslaves, Chinoises et Polonaises, d’oĚ arrivaient des conseils d’« autonomie » et de « libération »… La réalité s’est montrée pour le moins brutale et désacralisante.

 

La revue qui concrétise les efforts de Panzieri sera Quaderni Rossi. Au cours de cette expérience le contenu des luttes s’éclaircit : pour QR les luttes salariales deviennent des luttes pour le pouvoir. ň la revue collaborent des militants sortis des partis de gauche ou qui y sont encore inscrits. S. Garavini, Foa et Alasia (qui s’éloignera rapidement) collaborent au premier numéro qui suscite beaucoup de perplexité dans le mouvement ouvrier officiel.

 

Le point de départ de la réflexion de Panzieri est la centralité du rapport de production et la critique de la prétendu neutralité du développement technico–scientifique, en contestant l’idée d’une rationalité du procŹs productif distincte des nécessité de l’accumulation capitaliste. Sull’uso capitalistico delle macchine nel neocapitalismo[5] est paru dans le numéro 1 des Quaderni Rossi. Cet usage capitaliste des machines n’est pas une déviation par rapport ą un développement pour ainsi dire « normal » de la croissance capitaliste, mais détermine le développement technologique et, avec lui, l’assujettissement de l’ouvrier ą la machine elle–mźme, laquelle est la personnification du despotisme d’usine sur l’ouvrier devenu désormais appendice de celle–ci. L’habileté de l’ouvrier dans le maniement d’un outil parcellaire ne compte plus dans la mesure oĚ la technologie incorporée dans le systŹme capitaliste devient « habileté » particuliŹre de masse de l’ouvrier au service d’une machine particuliŹre qui l’enchaĒne.

 

Le progrŹs du capital se présente comme existence du capital et le processus d’industrialisation s’empare de couches toujours plus avancées du progrŹs technologique, d’oĚ la nécessité d’un plan pour lier les ouvrier au systŹme de machine qu’est l’usine. Alors, la tendance de la lutte des ouvriers est d’aller vers des formes gestionnaires, ou bien vers la gestion du pouvoir politique et économique dans l’entreprise et, ą partir d’elle, dans l’ensemble de la société. La lutte investit l’ensemble de la société : « pratiquement et immédiatement cette ligne peut s’exprimer dans la revendication du contrôle ouvrier. » Ces thŹses « gestionnistes » trouvent quelques échos dans le milieu du mouvement ouvrier du début des années soixante, retenues comme un retour ą Marx et au communisme révolutionnaire, alors qu’ells sont bien en deća de la critique communiste de la valeur, en ne reprenant pas la radicalité de l’analyse marxienne.

 

Souvenons-nous que, loin des sunlight de l’histoire, déją en 1957, Bordiga s’était appuyé sur les Grundrisse pour montrer comment le travail collectif de l’ouvrier est absorbé par ce Moloch qu’est le capital fixe, et qui s’accroĒt au dépend du travail vivant pour parvenir ą la perspective non de la domination du travail vivant sur le travail mort (thŹse gestionniste) des Quaderni Rossi, sur la matiŹre premiŹre, mais au fait que le développement des machines et l’automation annonce la société qui voit le déclin de la mesure du temps de travail par la valeur.

 

Dans Plusvalore e pianificazione, appunti di lettura del Capitale[6], Panzieri écrivait en 1966 : « Il y a en effet dans la pensée marxiste aprŹs Marx, un moment de reconnaissance du virage qui s’est vérifié dans le systŹme avec l’apparition du capitalisme monopoliste et de l’impérialisme autour des années 70 (et qui aujourd’hui nous apparaĒt comme une période de transition par rapport au tournant qui, initié dans les années 30, est en passe de s’achever). Mais l’analyse et la représentation de la nouvelle phase naissante avec ce tournant a été mise immédiatement en relation avec des lois qu’elle–mźme tendait ą dépasser ; et elle a en conséquence été interprétée comme stade ultime. » Et en note il ajoutait : « la mythologie du stade ultime du capitalisme est présente, avec des fonctions idéologiques différentes, chez Lénine comme chez Kautsky : chez Lénine pour légitimer la rupture du systŹme aux points les moins avancés de son développement, chez Kautsky, pour sanctionner le renvoi réformiste de l’action révolutionnaire ą la plénitude des temps. C’est parce que la révolution de 17 n’a pas réussi ą faire la soudure avec la révolution dans les pays avancés qu’elle s’est repliée sur des contenus immédiatement réalisables par rapport au niveau de développement de la Russie ; et le manque d’éclaircissements sur la présence possible du rapport social capitaliste dans la planification (insuffisance qui persiste dans tout le développement de la pensée léniniste) facilite par la suite la répétition dans les rapports de production, soit dans l’usine, soit dans la production sociale d’ensemble, de formes capitalistes, derriŹre l’écran idéologique de l’identification du socialisme avec la planification et de la possibilité du socialisme dans un seul pays. »

 

Panzieri attaquait la faćon dont s’était consolidé, de la IIŹme Internationale ą la IIIŹme, la conception optimiste du processus historique qui poussait ą l’attente de l’achŹvement automatique du stade suprźme du capitalisme ; il entendait récupérer tout l’aspect politique actif, révolutionnaire, du discours marxiste, contre le positivisme vulgaire qui considérait la crise mortelle du systŹme comme un fait inéluctable, en connexion avec le simple développement quantitatif des forces productives. Du point de vue de l’histoire, la polémique de Panzieri se retournait contre l’usage instrumental qui était fait dans le mouvement ouvrier du discours sur le caractŹre objectif et nécessaire des lois qui gouvernent le développement capitaliste, un usage qui tendait ą laisser dans l’ombre ou au second plan la contradiction entre le capital et le travail et l’urgence d’une facilitation de l’organisation du contrôle ouvrier sur l’ensemble du procŹs productif. La volonté de fournir une base théorique ą ce projet portait Panzieri ą creuser la critique de l’économie politique de Marx afin d’y retrouver les lignes d’un développement analytique sans résidus de loi du plan et de loi de la valeur. Le développement du discours de Marx, du premier au troisiŹme livre, en venait ainsi ą coēncider avec le développement historique du capitalisme lui–mźme, de la phase concurrentielle au stade monopoliste. Le plan n’était pas ici entendu comme un projet singulier et particulier de programmation, comme dans la forme historique de développement. Il s’agissait donc pour éliminer tout résidu naturaliste de la théorie du développement historique du capitalisme, de démontrer le dépassement advenu de la dichotomie (encore présente chez Marx dans le premier livre du Capital) entre le despotisme dans l’usine et l’anarchie dans la société civile, de démontrer que la « dynamique unique du processus capitaliste est en substance dominée par la loi de la concentration » et, en allant au–delą de Marx, que le stade le plus haut du développement, et en mźme temps de l’autonomisation du capital, n’est pas celui du capital financier, mais celui du capitalisme planifié. Avec la planification généralisée, selon les conclusions de Panzieri, toutes les traces de l’origine et des racines du procŹs capitaliste disparaissent dans la mesure oĚ a été radicalement dépassé le mode de production inconscient, anarchique.

 

ň côté de ća le processus historique de cohésion croissante du systŹme se présente dans sa totalité complŹtement autonome par rapport aux agents de la production, caractérisé sur le plan social d’ensemble par la mźme rationalité despotique en vigueur dans l’usine moderne qui se nourrit des possibilités démesurées que lui confŹre l’usage capitaliste de la science et de la technique, comme Panzieri le montre dans Sull’uso capitalistico delle macchine nel neocapitalism. ň ce point Panzieri, sautant ą pied joints par–dessus un nŌud fondamental du discours de Marx (surtout présent dans les Grundrisse) dont il avait souligné la complexité, arrive ą la conclusion que les contradictions imminentes ont perdu leur caractŹre naturaliste, propre ą la phase concurrentielle : les contradictions imminentes ne sont pas dans le mouvement des capitaux, elles ne sont pas internes au capital : la seule limite au développement du capital n’est pas le capital lui–mźme, mais la résistance de la classe ouvriŹre.

 

Cette conclusion de Panzieri opŹre une totale révision de l’énoncé marxien selon lequel « le véritable obstacle de la production capitaliste, c’est le capital lui–mźme » et en mźme temps attaque les fondements méthodologiques de la démarche dialectique de la critique de l’économie politique. La dialectique du mode d’exposition préconisé par Marx consiste dans la compréhension du mouvement des catégories comme mouvement autocontradictoire du capital, comme autocritique du systŹme dans les limites de sa propre objectivité catégorielle, du point de vue bourgeois lui–mźme. Une autocritique qui renvoie au caractŹre historique, donc ą la caducité, du mode de production basé sur l’échange de marchandises. Pour Marx : « il existe par dessus tout une limite, non inhérente ą la production en général mais ą la production basée sur le capital » (Grundrisse). L’horizon de cette limite, qui est représentée par le capital lui–mźme, le mouvement autocontradictoire du capital est exposé par Marx dans la dialectique limites/obstacle : « Tout d’abord : le capital contraint les travailleurs ą dépasser la limite du travail nécessaire pour produire une plus–value. Ce n’est qu’ainsi, qu’il se valorise et crée la plus–value. Mais d’autre part, il pose le travail nécessaire seulement dans la mesure oĚ et pour autant qu’il est du surtravail et que celui–ci, ą son tour, est réalisable comme plus–value. Il pose donc le surtravail comme condition du travail nécessaire et la plus–value comme limite du travail objectivé, de la valeur en général. Tant qu’il ne peut pas poser ce dernier il ne pose pas non plus le premier, pas plus qu’il ne peut le faire sur la base de celui—ci. Il limite donc – par un obstacle artificiel – le travail et la création de valeur, et il le fait pour la mźme raison et dans la mesure oĚ il crée le surtravail et la plus–value. Il pose donc, du fait de sa nature, un obstacle au travail et ą la catégorie de valeur, lequel contredit sa tendance ą s’étendre au–delą de toutes limites. Mais précisément parce que d’une part il pose un obstacle spécifique et que d’autre part il tend ą dépasser tous les obstacles, il est la contradiction vivante. »[7] « Parce que la valeur constitue la base du capital, poursuit Marx, et que celui–ci existe nécessairement seulement pour autant qu’il réalise un échange avec un équivalent, il doit nécessairement procéder ą un mouvement répulsif vis–ą–vis de lui–mźme. Un Capital universel qui n’aurait pas en face de lui d’autres capitaux avec qui échanger – et du point de vue actuel il n’a rien d’autre en face de lui que le travail salarié ou lui–mźme – est pour cette raison une absurdité. La répulsion réciproque des capitaux est déją impliquée dans le capital en tant que valeur d’échange réalisée. »[8]

 

Il est évident que la profonde signification dialectique (en aucune faćon réductible ą une allégorie ou une métaphore) de cet exposé disparaĒt si la limite du développement du capital n’est pas constituée par le capital lui–mźme. Si la dialectique limite/obstacle disparaĒt, c’est–ą–dire la possibilité pour le capital de s’autocontrarier, c’est également la mouvement du capital qui disparaĒt et par conséquent la possibilité théorique elle–mźme d’une critique de l’économie politique.

 

Pour les Quaderni Rossi, la dépendance des travailleurs ą la machine se diffuse dans toute la société et c’est ą partir de lą que Panzieri récupŹre la contribution de la sociologie comme reconnaissance de l’extranéité subjective de l’ouvrier au travail dans l’usine. Et c’est ą partir de lą qu’apparaĒt l’outil « enquźte ouvriŹre » dont le but est la connaissance du type de conscience que les travailleurs ont d’eux–mźmes, ou de leurs attitudes politiques particuliŹres. La conscience et le type de jugement que portent les ouvriers sur divers faits qui les concernent, alors que le comportent pratique intéresse les militants des QR pour découvrir ce que traduit en pratique un certain jugement. Diverses questions sont donc posées aux ouvriers afin de refléter et de faire remonter un jugement. C’était lą une démarche idéaliste dans la mesure oĚ cela suppose qu’il est possible d’étudier les rapports entre la connaissance, le jugement et le comportement et voir si, en général, ą un type de comportement correspond un certain type de jugement et, ą partir de lą, un certain type de comportement. Idéaliste en ce que la classe ouvriŹre, en général, juge et comprend aprŹs avoir agit, en ce que la classe ouvriŹre ne formule pas une pensé ą laquelle elle adapte son comportement mais fait exactement le contraire.

 

Les Quaderni Rossi consacrent de nombreuses pages ą l’analyse sociologique de la composition ouvriŹre. Dans le numéro 4 sont défini quatre niveaux d’identité de la classe ouvriŹre :

       l’aspect économique, c’est–ą–dire le niveau salarial ;

       l’aspect laborieux, c’est–ą–dire le type de travail de l’ouvrier ;

       l’aspect relationnel, c’est–ą—dire l’ensemble des relations sociales en dehors du travail ;

       l’aspect normatif, c’est–ą–dire la vision que l’ouvrier a de la société.

Il ressort de l’enquźte que l’ouvrier a amélioré sa position économique jusqu’ą le faire se rapprocher de celle des employés, mais sa mentalité est diverse, par exemple ą l’égard des syndicats et par rapport aux luttes. L’enquźte se poursuit en analysant les figures professionnelles de l’ouvrier métallurgiste, de l’ouvrier de métier, de l’ouvrier préposé au montage et de celui attaché aux machines automatiques. La classe ouvriŹre est ainsi conćue comme un ensemble d’unités sans relations entre elles, comme un monde non communiquant, dont l’importance réside dans le rapport avec la machine elle–mźme, entendue comme valeur d’usage et non comme capital fixe qui suce la plus–value au travailleur collectif. On en arrive ainsi ą l’apologie du « nous fabriquons », de l’ouvrier au sens strict, c’est–ą–dire du travailleur manuel, possiblement syndiqué qui, jusqu’ą un certain point, ne correspond qu’ą l’ouvrier métallurgiste. La dimension de l’enquźte ouvriŹre sous–estime les implications des autres courants opéraēstes de l’époque, ne récupérant que la dimension sociologique du marxisme sans réussir, au final, ą individualiser dans le prolétariat un sujet historique/social en formation[9],

 

Dans L’expérience prolétarienne de Lefort[10] est assumé le caractŹre de la classe comme fusion de toutes les couches sociales qui tombent dans la condition salariée et qui en portent la culture pratique, les comportements et l’identité. La classe, par conséquent, est déją sujet de l’histoire et seule la division aliénée du travail, opérant ą l’intérieur du mouvement ouvrier lui–mźme sous la forme de la séparation entre théorie et pratique, entre classe et organisation, entre luttes immédiates et critique du capitalisme, tend ą faire disparaĒtre de la réflexion et de la connaissance ce fait de la subjectivité historique de la classe. Une subjectivité qui est, en conséquence, fonction d’une force qui opérerait dans le sens de l’émancipation du prolétariat et qui rassemble dans l’expérience prolétarienne les embryons d’autoconstruction subjective en force d’opposition ą l’exploitation. ň condition de ne pas se fossiliser sur les questions d’organisation et de gestion du travail, l’observation de la vie d’usine permet de mettre en lumiŹre le sens communiste de la lutte des prolétaires[11]. Le témoignage qu’apporte L’ouvrier américain, publié dans les premiers numéros de Socialisme ou barbarie allait dans cette direction. L’expérience prolétarienne de Lefort, sans doute le texte le plus profond de Socialisme ou barbarie, cherchait une médiation entre la misŹre de la condition prolétarienne et la révolte ouverte contre le capital. C’est en lui–mźme que le prolétaire trouve les éléments de sa révolte et le contenu de la révolution, non dans une organisation posée comme un préalable et qui lui apporterait la conscience ou lui offrirait une base de regroupement. Lefort voyait le mécanisme révolutionnaire dans les prolétaires eux–mźmes, mais en se centrant plus sur leur organisation que sur leur nature contradictoire (le prolétariat comme élément de négation–affirmation du capital). Ainsi, il finissait par réduire le contenu du socialisme ą la gestion ouvriŹre.

 

Pour Quaderni Rossi les luttes de la FIAT[12] donnent le signal pour le « pouvoir ouvrier » dans l’usine et indiquent la FIOM locale comme l’organisation apte ą recueillir le potentiel de la lutte. Mais ce pouvoir était conću comme contractuel et gestionnaire ą l’intérieur des rapports capitalistes et en mźme temps comme un pouvoir incompatible avec la société existante et alternatif. QR ne réussissait pas ą comprendre que mźme si le pouvoir ouvrier apparaĒt incompatible avec le commandement capitaliste dans l’usine, il est de toute faćon et toujours ą l’intérieur du mode de production capitaliste qui a son centre de pouvoir dans l’État et non dans la direction de l’usine ou, pour le dire plus justement, dans les rapports sociaux capitalistes.

 

Le « gestionisme » de QR se manifeste dans toute son ampleur dans le fait de désigner l’usine comme un lieu physique et jamais l’entreprise comme entité économique. Une telle distinction est importante dans la mesure ou le communisme est l’abolition du travail salarié et de l’échange et verra nécessairement la fin de l’entreprise.

 

Pour QR, au début des années 60, le problŹme est l’opposition ouvriŹre ą la planification du capitalisme italien qui avait mené le PSI dans le gouvernement et maintenu le PCI, rétif, dans l’opposition. La riposte selon QR avait été fournie par la classe ouvriŹre avec la revendication du pouvoir ouvrier dans l’usine, réclamant implicitement la gestion ouvriŹre qui éliminerait les capitalistes et les gaspillages. C’était lą l’utopie des Quaderni Rossi : le capitalisme sans les capitalistes. Le capitalisme géré par de braves ouvriers qui s’auto–exploiteraient. D’autre part Marx déją avait dit que le capitalisme tend ą éliminer les capitalistes comme personnes. QR ne concevait pas la fin du travail salarié, mais au contraire une gestion directe par les ouvriers.

 

Comme chez les camarades franćais, le problŹme était réduit ą la question du qui produit, du comment on s’organise, non de la production en soi. Cet « ordinovisme »[13] en retour touchait autant les italiens que les autres groupes hors Italie, incapables d’aller au–delą de la gestion du présent. L’écart historique avec la révolution passée était trop profond pour permettre de concevoir le processus révolutionnaire comme expression des rapports sociaux communistes qui supplantent, en se greffant sur ceux–ci, les vieux modŹles de production. Si dans tous les courants hors d’Italie il y eut une capacité relative d’identifier dans les luttes la force de transformation du présent, c’est–ą–dire d’identifier ici et maintenant les formes de coopération sociale qui annoncent un dépassement du mode de production capitaliste, cette capacité est restée au stade des formes sans aller jusqu’au contenu du communisme. La mźme diversité de vue par rapport aux organisations officielles voyaient les courants hors Italie plus attentifs aux phénomŹnes d’auto–organisation du prolétariat antitétique au présent, par rapport ą la version des Quaderni Rossi pour laquelle l’utilisation des vieilles formations était implicite. Un élément commun ą tout cet arc politique était le quasi–désintérźt pour le débat sur la crise. Né dans une période de boom économique la perception de la prolétarisation sociale croissante et la crise économique, étaient reléguées dans une conception marxiste erronée du développement historique du systŹme de production capitaliste.

 

Il reste néanmoins un dénominateur commun entre l’opéraēsme en Italie et les groupes hors Italie : l’impasse objective qu’une poignée de militants se trouve ą vivre dans les froides années 50, écrasée par le développement du capital, la division monopolistique de la planŹte et avec les coups de la contre–révolution encore présente. Cette course aprŹs l’identification d’un sujet, d’une autonomie propre au prolétariat, en s’écartant inévitablement du champ de la critique de l’économie politique au profit de la sociologie, était la démonstration de la fin du mouvement ouvrier, incapable d’exprimer au niveau social un force révolutionnaire propre anticapitaliste. Cette séparation sans appel entre le projet révolutionnaire et la matérialité de l’affrontement de classe sera le plus gros frein au développement de cette tradition politique.

 

 

 

2. de la Piazza Statuto ą Classe Operaia. Tronti. 1962–1967

 

Le second grand moment de l’opéraisme italien s’ouvre avec le passage des Quaderni Rossi ą Classe Operaia. Classe Operaia nait comme revue du groupe de Rome de QR en 1964. Déją, dans quelques articles de Tronti dans QR était apparue une divergence de fond par rapport ą Panzieri. Alors que pour ce dernier c’est le développement capitaliste qui détermine le niveau de la lutte ouvriŹre, pour Tronti c’est le niveau de celle–ci qui détermine le développement. En outre, la non définition de la nature des partis dit ouvriers amŹne QR dans une impasse sur laquelle se forme la fronde qui donnera naissance ą Classe Operaia.

 

La signature du contrat d’entreprise ą la FIAT, plus ou moins en marge de la CGIL amŹne aux fameux événements de Piazza Statuto ą Turin avec l’assaut du siŹge de l’UIL[14]. Le groupe de Panzieri a une attitude prudente sur les objectifs et les méthodes de lutte pour parvenir ą une recomposition de la classe ouvriŹre,tandis que le groupe de Tronti retient qu’il est possible de forcer la situation en créant les outils organisationnels nécessaires ą l’intervention directe dans les usines, autrement dit une nouvelle organisation ouvriŹre. Il ne s’agit pas encore de considérer que le PCI est mort pour la lutte de classe mais de construire une organisation qui se pose de maniŹre autonome comme un stimulus direct face au PCI et ą la gauche traditionnelle. C’est ainsi que naĒt la nouvelle revue qui porte comme sous–titre « Journal politique mensuel des travailleurs en lutte». Dans le premier numéro, il y a l’un des plus fameux article de Tronti : Lenin in Inghilterra[15]. Pour Tronti il n’est pas vrai qu’il y a d’abord le développement capitaliste et puis la lutte ouvriŹre, la question est renversée : la lutte de classe est premiŹre[16], le développement capitaliste lui est subordonné et déterminé par elle.

 

Pour Tronti, par conséquent, la baisse tendancielle du taux de profit n’existe pas, ainsi que la surproduction. Au départ, il y a la lutte… tel est son leit motive. Entre les deux pôles du rapport de production capitaliste, Tronti ne parvient ą n‘en voir qu’un : le prolétariat, c’est–ą–dire la classe ouvriŹre d’usine. Dans le mźme article Tronti (nous sommes en 1964) écrit que les ouvriers se trouvent socialement au–delą des vieilles organisations et en–deća d’une nouvelle, donc ils sont sans organisation, politique, réformiste ou révolutionnaire. Pour lui, le PCI n’est pas du tout un parti bourgeois mais un parti ouvrier en voie de dégénérescence, mźme si le centre–gauche pourrait le contraindre ą s’opposer au systŹme. Il existe un réformisme du PCI et un réformisme capitaliste, la classe ouvriŹre doit utiliser le premier contre le second. En conséquence, du côté ouvrier, il y a urgence d’un appuis stratégique au développement du capital et d’une opposition tactique envers les modes particuliers de ce développement. Le subjectivisme de Tronti se voit également dans son article Vecchia tattica per una nuova strategia[17], dans lequel on peut lire que la crise de 1964 est due ą une croissance des salaires plus élevée que celle des profits, crise provoquée par les luttes ouvriŹres[18]. L’exact contraire de ce qu’écrivait Marx : « une révolution n’est pas possible si elle ne suit pas une nouvelle crise. »

 

Dans les années 50, la classe ouvriŹre retrouve la lutte économique, l’impose aux syndicats ą un niveau qui attaque le pouvoir capitaliste et pousse le capital ą se développer. ň l’intérieur de ce type de développement, il y a un espace pour la revendication du pouvoir ouvrier. Selon Tronti la lutte économique devient politique non par transcroissance, mais précisément parce que en tant qu’économique elle met en crise les patrons. En fait, il écrit : « l’usage ouvrier de la lutte syndicale a dépassé et battu, au cours de ces années, l’usage capitaliste du syndicat », et encore : « la loi de développement : plus la croissance du niveau politique de la classe ouvriŹre augmente, plus le syndicat tend ą s’éloigner des intérźts immédiats des salariés pour les intégrer complŹtement… dans l’intérźt capitaliste. » Il ne s’agit pas de faire obstacle ą cette tendance mais de l’utiliser, avec la revendication d’augmentations salariales, ce qui entrave le mécanisme d’accumulation capitaliste avec un résultat immédiat politique, avec un rapport de force favorable ą la classe ouvriŹre dans l’usine. L’opéraēsme voit dans l’usine le centre de l’univers capitaliste. C’est l’usine qu’il faut conquérir, non l’État qu’il faut abattre ! Ce n’est pas un hasard si l’idéalisme de Tronti portera celui–ci ą mythifier l’article de Gramsci La rivoluzione contro il Capitale[19], un article de claire inspiration sorelienne qui méconnaissait le rapport entre crise mondiale et révolution, pour se compromettre complŹtement avec la capacité organisationnelle du parti bolchevik.

 

Si l’on veut résumer le schŹme de l’opéraēsme trontien, on peut le réduire ą la formule suivante : dans la dialectique ouvrier/capital c’est toujours ce dernier qui court aprŹs la combativité des premiers. ň chaque moment les rapports de force se définissent ą partir de la connexion existant entre la figure matérielle de la classe ouvriŹre et la forme de commandement capitaliste dans l’usine qui lui correspond.

 

On a donc une succession de typologies ouvriŹres qui se supplantent historiquement. Le passage de la chaĒne de montage et ą l’organisation scientifique du travail est ainsi lu comme destruction de la figure de l’ouvrier professionnel et de sa force contractuelle. Par sa place dans le procŹs de production, le nouvel ouvrier appelé « ouvrier–masse » se trouve, ą la différence de l’ouvrier professionnel qui vit une dimension plus humaine du travail, dans une situation de totale séparation et d’antagonisme au mode de production capitaliste. Dans la chaĒne de montage le « refus du travail » se consolide, mźme si c’est un fait qui caractérise les luttes ouvriŹres tout au long du XIXŹme siŹcle. Chaque phase de lutte, pour ce type d’analyse, se trouve en rapport direct avec un niveau déterminé de composition de la classe ouvriŹre. On a ainsi une continuelle recomposition–décomposition de la classe qui accompagne l’évolution des luttes entre le capitalisme et le prolétariat.

 

Dans le postcriptum au livres Ouvrier et capital, Tronti célŹbre les luttes ouvriŹres du New Deal comme ayant atteint un maximum de radicalité, qu’il identifie aux véritables causes de la révolution keynésienne. Le capital doit céder face ą la marée montante. Les ouvriers arrachent un revenu extérieur au rapport immédiat d’exploitation. C’est la naissance du welfare, de l’assurance sociale, de l’allocation de chômage, des congés payés, la naissance du soi–disant salaire social.

 

Nous croyons toutefois que la lećon historique est totalement différente. En fait, ce cycle de lutte n’a jamais échappé au contrôle global du capital[20].. Le mouvement des grŹves éclate aprŹs 1933 et c’est le prix que paye le capital pour effectuer sa réorganisation On arrive ainsi ą déterminer une appréciation sociologique de la composition de classe pour en tirer ensuite un jugement politique. Ainsi, le patrimoine du mouvement communiste est complŹtement ignoré qui réside dans le fait d’avoir posé le problŹme de l’autonomie du prolétariat, non seulement par rapport au capital, mais aussi par rapport ą toutes les institutions qui, comme les partis et les syndicats, prétendent le représenter. Ce n’est pas un hasard si Tronti a fini par justifier son retour dans le camp de la contre–révolution (le PCI) en défendant l’utilisation ouvriŹre des institutions.

 

 

 

3. De l’« Automne chaud » ą Potere Operaio. A. Negri et l’Autonomie. 1968–1978.

 

AprŹs Classe Operaia, l’opéraēsme s’ouvre ą une série infinie de groupes, de micro–parti et de revues, stimulés par la reprise explosive des luttes ouvriŹres en Italie ą la fin des années 60. La forme la plus importante et la plus originale que prend l’opéraēsme ą cette époque et sans conteste celle que l’on trouve dans Potere Operaio, qui donnera naissance aprŹs sa dissolution ą tous les groupes–revues qui exerceront leur hégémonie sur l soi–disant mouvement « politique » autonome.

 

PO se dissout en 1973, mais le travail théorique continue. Avec le cycle de luttes de la fin des années 60 l’ouvrier–masse a mis en crise l’État–Plan. Une nouvelle recomposition est nécessaire. Le centre des luttes est l’usine : tiersarisation de la production, automation du travail et révolution cybernétique. La crise de l’État garant de l’assurance sociale et de la cassa integrazione[21] déborde sur une nouvelle restructuration qui modifie profondément la composition de la classe et crée un nouveau sujet : l’ouvrier social. L’insubordination ouvriŹre, confinée au départ dans l’usine, s’étend désormais ą tous les aspects de la vie. Si dans la nouvelle situation le commandement du capital devient diffus, les comportements de refus ouvriers se généralisent ą l’ensemble du territoire – usine diffuse. Les comportements tendent ą une transformation de la valorisation capitaliste en autovalorisation ouvriŹre. Un des théoriciens qui donnent vie ą cette analyse est Toni Negri

 

Selon Negri « les catégories marxienne contiennent une dualité permanente que l’on ne peut supprimer, la dualité dans la forme d’antagonisme et l’antagonisme comme renversement. Utiliser les catégories marxienne c’est par conséquent les tirer vers la nécessité du renversement. » L’antagonisme, en plus d’źtre le moteur du développement du systŹme, est une catégorie centrale de la connaissance de celui–ci. ReconnaĒtre l’antagonisme et le porter jusqu’au renversement, tel est le chemin proposé. Contre la valorisation capitaliste il existerait donc une autovalorisation prolétarienne. Tandis que la premiŹre est centrée sur le mouvement de la valeur d’échange, la seconde se fonde sur la libération des besoins nouveaux, donc sur la valeur d’usage. De ce point de vu le communisme revint au parcours d’autovalorisation ouvriŹre et prolétaire, c’est–ą–dire au renversement pratique des catégories capitalistes.

 

Negri croyait que la valeur d’usage ne serait « rien d’autre que la radicalité de l’opposition ouvriŹre, la potentialité subjective et abstraite de toute sa richesse, le jaillissement de chaque sensibilité humaine. » Il croit en conséquence que la valeur d’usage et la valeur d’échange se combattent comme pôles antagonistes des deux classes en lutte. Pour Marx, ce dualisme est privé de sens. La valeur d’usage constitue seulement la base matérielle de la valeur d’échange, la condition de sa circulation et de son accumulation. Entre les deux il n’existe pas d’antagonisme mais au contraire une contradiction. Ce qui revient ą dire que la tendance du capital ą la valorisation sauvage entre en contradiction avec la possibilité réelle de celle—ci. Des valeurs d’échange qui ne se convertissent pas quelque part dans la circulation en valeur d’usage pour quelqu’un cessent d’źtre des valeurs tout court[22]. Quant aux besoins ouvriers, l’unique chose ą dire est que le capital les suscite et ne peut quasiment jamais les satisfaire. Il est évident que s’ouvre lą une possibilité de lutte, mais c’est une autre histoire que construire sur les besoins et sur la valeur d’usage une éthique de libération. La valeur d’usage est transformée en une catégorie humaniste qui légitime le projet subjectif de l’ouvrier social et, précisément, son autovalorisation.

 

ň travers quels comportements cette autovalorisation peut–elle źtre identifiée ? Fondamentalement partout oĚ le prolétariat arrache un revenu en dehors du rapport classique d’exploitation, c’est–ą–dire du salariat. Ainsi tout est autovalorisation : des comportements extra–légaux des jeunes prolétaires ą la dépense publique, en passant par l’économie souterraine… Ce n’est pas un hasard si l’aire soi–disant « Autonome » est sortie mal en point, dans sa composante rebelle, dans le débat sur le tiers–secteur, incapable ą partir de son maĒtre ą penser commun, d’opposer une critique sérieuse ą l’évolution réformiste du mouvement. Sur ce présupposé politique de l’autovalorisation ouvriŹre, se greffe un autre paradigme théorique : la soi–disant théorie d l’« exode » et de la fin relative du travail qui se greffe elle–mźme sur l’analyse du rôle croissant du travail intellectuel et de la production immatérielle. AprŹs le lien développement du capital – luttes ouvriŹres (qui maintenait au centre la question du travail salarié), aprŹs l’autovalorisation ouvriŹre (le dépassement du plan salarial), on passait ą l’enrichissement ouvrier (faisons du salaire et de nouveaux salariés volonté!).

 

Il s’agit d’un modŹle qui se réfŹre ą certains points pressentis dans l‘Ōuvre de Marx et aux allusions ą propos du general intellect. Il se résume en ceci : le développement lui–mźme du capitalisme, en l’absence d’une transition au communisme, a dépassé sous une forme qui lui est propre le stade de la division sociale du travail qui caractérise la grande industrie. Dans ce contexte, l’objet du conflit social se dématérialise : il s’agit désormais de désaliéner dans la lutte la communication productive, la production immatérielle. C’est alors l’ultime virage de l’opéraēsme dans la nouvelle perspective d’intervention sur le plan des typologies du travail « alternatif » et « moderne » ou la séparation capitaliste entre le travail manuel et le travail intellectuel arrive ą sa fin, oĚ l’on assiste ą la reprise et ą la reconquźte du travail vivant de la part des « ouvriers ». C’est la victoire « ouvriŹre » ą l’époque capitaliste, le contrôle de la valeur d’usage de la force de travail et de sa valeur d’échange relative libérée des lois mercantiles. Une nouvelle NEP, la phase oĚ le parti bolchevik conduit en l’infléchissant le systŹme de production capitaliste en Russie.

 

Une telle analyse appelle quatre critique de fond :

 

– il n’existe pas encore une évidente capacité effective des ordinateurs ą incorporer l’intelligence humaine ;

– la déduction d’un rapport social comme riposte spéculative a une transformation productive oublie le caractŹre historique/social du rapport qui s’instaure dans le travail salarié, c’est–ą–dire qu’il n’est pas simplement une adaptation ą la structure technique qu’il trouve face ą lui et qu’il est, au contraire, un lieu dense de relations, interactions, conflits… qui dotent le travail lui–mźme de sens et en détermine en grande partie la transformation ;

– l’émancipation des travailleurs et des prolétaires en général n’est pas le problŹme d’un hypothétique sujet social central de l’accumulation (hier c’était l’ouvrier masse, aujourd’hui le travailleur intellectuel) et n’est pas pensable et praticable uniquement comme une redéfinition du sens et du développement de la vie sociale ą l’Ōuvre dans toute la classe y compris dans les modifications de ses relations internes ;

– on oublie les lois du systŹme de production capitaliste et sa capacité relative d’expansion et d’inclusion. Ce soi–disant travail libéré accouche de nouvelles formes modernes de contrôle et de servitude. Les récentes bataille sur le call centers modelés sur l’organisation industrielle, et les formes historiques du capitalisme monopolistique, mettent fin au mythe néoproductiviste moderne.

 

Il reste ą la marge de cette critique une autre évaluation essentiellement pratique : la production de signes et de langage pourrait źtre encore une portion minime de l’univers de la production de marchandises et la majeure partie du travail immatériel pourrait źtre encore aujourd’hui destinée ą assurer les condition de réalisation de la plus–value incorporée dans les marchandises–objets.

 

 

 

Conclusion : L’opéraēsme entre mythe et paillettes[23]

 

En conclusion, nous pouvons dire que sur quelques questions l’opéraēsme réussit ą s’imposer comme reconstruction de la théorie révolutionnaire en partant de la réalité matérielle des nouveaux comportements subversifs des prolétaires occidentaux, en rompant avec la logique tiers–mondiste rétrograde qui se répandait partout ą cette époque et en rajeunissant sans aucun doute aussi une praxis dérivée de la tradition stalinienne. Mais l’incapacité ą rompre avec celle–ci et ą assumer une position révolutionnaire sur un trop grand nombre de points ą conduit cette expérience au naufrage par implosion. Les problŹmes liés au parti, au rôle de la lutte syndicale, de l’État, du contenu du communisme, n’ont pas été analysés. L’opéraēsme, se rattachant de maniŹre générale au vieux mouvement ouvrier, a adapté quelques points ą la situation sociale nouvelle. Produit d’une période oĚ le prolétariat n’a pas manifesté sa force radicale, ce mode d’źtre a coēncidé de maniŹre déterminé – gradualisme – avec l’évolution de l’opéraēsme vers le réformisme de type social–démocrate ; et dans quelques cas nous avons vu ses théoriciens devenir l’avant–garde du systŹme parlementaire[24]. Quelques uns des membres de ce courant sont parvenu ą proposer des éléments d’analyse provocateurs, mźme s’ils étaient trop souvent hasardeux et non confirmés par les faits, pour se démarquer du contrôle diffus exercé par le vieux mouvement ouvrier, mais, s’embourbant dans des questions déją débattues dans le mouvement révolutionnaire ą l’époque de la révolution[25], ils ne sont pas parvenu pour autant ą źtre une charniŹre entre les courants du mouvement radical.

 

Le déséquilibre subjectiviste de l’opéraēsme a fait que l’analyse de la réalité capitaliste se résout au transfert du moment « objectif » de la valeur dans le moment « subjectif » de la classe. L’opéraēsme ne reprend pas l’analyse de Marx qui se meut autour de deux pôles complémentaires dans un rapport dialectique continu : d’un côté le capital comme puissance sociale, pure objectivité, de l’autre la classe ouvriŹre, partie de ce rapport, mais aussi moment autonome, subjectivité antagonique. Dans ce rapport peut se lire le schéma qui voit dans la rapport crise–révolution communiste, la réalisation de la communauté humaine. Pour critiquer l’opéraēsme, toutefois, il n’est pas nécessaire de s’opposer ą l’objectivisme faćon IIŹme Internationale[26] : il faut surtout réinvestir le caractŹre dialectique du mouvement du capital.

 

Mattick[27], écrivait : « La connaissance théorique du fait de l’écroulement du capitalisme ą cause des ses contradictions n’implique pas de soutenir que la véritable crise sera un processus automatique, indépendant des hommes. Sans les hommes, l’économie n’existe pas non plus. » D’un point de vue marxien, il n’existe donc aucun problŹme « purement économique » dans la mesure oĚ la dialectique porte ą concevoir les processus comme totalité : l’écroulement réel est donc concevable uniquement lorsqu’il est tenu compte de tous les éléments du processus historique. TrŹs probablement, ajoute Mattick les masses auront déją fait la révolution avant que cet écroulement du capitalisme calculé économiquement ą travers de nombreuses analyses abstraites puisse se rencontrer dans la réalité.

 

Pour Mattick, les luttes de classes dépendent de la situation matérielle de la classe ouvriŹre et pour cette raison elles ont toujours un caractŹre économique. Ce n’est qu’au début de cette phase, que l’on pourrait qualifier de collapsus, c’est–ą–dire quand le capital peut continuer d’exister uniquement sur la base de l’appauvrissement croissant du prolétariat, que la lutte économique se transformera en lutte politique, et que les masses ouvriŹres soient ou non conscientes de cette situation, la question du pouvoir se posera nécessairement. L’action révolutionnaire de la classe ouvriŹre ne peut pas s’expliquer par des motifs autres que ceux qui naissent des nécessités matérielles de la vie, et celles—ci sont strictement liées ą la situation économique de la société.

 

Le nŌud entre les limites du capitalisme et la révolution ouvriŹre, entre développement objectif et intervention objective, et par conséquent la signification politique de l’« analyse économique abstraite » est expliquée par Mattick dans des termes qui respectent fidŹlement la conception exposée par Grossmann[28] dans une lettre du 2 octobre 1934 qui lui était adressé : « En tant que marxiste dialectique je sais évidemment que les deux côtés du processus ; les éléments objectifs t ceux subjectifs s’influencent réciproquement. Les facteurs se fondent dans la lutte de classes (…). Mais ą l’issue de l’analyse nous devons appliquer le processus d’abstraction qui consiste ą isoler les éléments singuliers, pour mettre en lumiŹre les fonctions essentielles de chacun d’eux. Lénine parle souvent de la situation révolutionnaire qui doit objectivement źtre donnée comme présupposé de l’intervention victorieuse active du prolétariat. Ma théorie de l’écroulement ne vise pas l’exclusion de cette intervention active, elle se propose plutôt de montrer dans quelles conditions une telle situation révolutionnaire donnée objectivement peut surgir et surgit. »

 

 

 

 

 



[1] Le titre général et les intertitres sont du traducteur.

[2] Fédération des Employés et des Ouvriers Métallurgistes, membre de la CGIL (N.d.T.).

[3] Ces groupes nés pour la plupart dans la diaspora trotskiste, réfutaient la définition de l’URSS comme État ouvrier dégénéré, donnée par Trotsky lui–mźme. Ils développeront leur propre analyse de l’URSS et rompront sinon sur tout, au moins avec le schéma léniniste du parti, par rapport ą la disjonction entre luttes économiques et luttes politiques, et donneront vie ą ce que nous pouvons définir comme une gauche autonome antibureaucratique. En Italie il y aura un petit groupe qui reprendra cette interprétation et qui se posera en interlocuteur international de cette expérience : Unitą Proletaria de Cremone, dans lequel militait Danilo Montaldi. Par commodité nous appelons ces groupes opéraēstes « hors Italie », mais cela est ambigu dans la mesure ou d’un point de vue politique ils étaient trŹs éloignés du courant italien.

[4] Pour plus de détails sur les interprétations de l’URSS voir  B. Bongiovanni L’antistalisimo di sinistra e la natura sociale dell’URSS (Feltrinelli). Plus récemment sur le mźme sujet : Da Stalin a Gorbacev, classi sociali e Stato nella Russia sovietica, de G. Tacchi, éd. Graphos, qui complŹte le texte de Bongiovanni et place le débat sur la Russie dans sa portée historique.

[5] Sur l’usage capitaliste des machines dans le néocapitalisme.N.d.T.

[6] Plus–value et planification, notes de lecture sur le Capital. N.d.T.

[7] Je retraduit de l’italien ce passage des Grundrisse dans la mesure oĚ il est sensiblement différent de la traduction de Dangeville qui dit : « Tout d’abord : le capital contraint l’ouvrier ą travailler au–delą du travail nécessaire. C’est la seule maniŹre pour lui de se valoriser et de produire une plus–value. Mais, par ailleurs, il n’utilise le travail nécessaire que dans la mesure oĚ il créera du surtravail et oĚ celui-ci pourra se réaliser sous forme de plus–value. Il pose donc le surtravail comme condition au travail nécessaire : la plus–value est la limite du travail matérialisé et de la valeur en général.

Le capital ne pose donc le travail nécessaire que s’il peut créer une plus–value, car sur la base d la production capitaliste, il n’y a pas de travail nécessaire indépendamment de la plus–value. Cette limitation – que les Anglais appellent une barriŹre artificielle – au travail  et ą la création de valeur découle donc directement du fait que le capital crée du surtravail et de la plus–value.

De part sa nature mźme, le capital pose donc des entraves au travail et ą la création de valeurs, ce qui est e contradiction avec sa tendance ą les accroĒtre sans limites. Le capital est ainsi une contradiction vivante : il impose aux forces productives une limite spécifique, tout en les poussant ą dépasser toute limite. » (Fondements, t. I, éd. Anthropos, Paris 1967, p. 379. N.d.T.)

[8] Il en va de mźme pour ce passage qui, dans la traduction franćaise, est placé comme une note de Marx : « Étant donné que la valeur constitue la base du capital et n’existe donc qu’au travers de l’échange contre une autre valeur, le capital ne peut procéder qu’en un mouvement constant d’auto–répulsion. Il est donc absurde de concevoir la possibilité d’un capital universel n’ayant pas en face de lui d’autres capitaux avec lesquels il procŹde ą des échanges : or, au point oĚ nous en sommes, il a seulement en face de lui le travail salarié, ou lui–mźme. La répulsion qu’exercent les capitaux les uns sur les autres se constate déją dans le fait qu’ils sont obligés de réaliser leur valeur d’échange. » (op. cit., p. 379. N.d.T.).

[9] Rappelons que Marx est l’initiateur de l’enquźte ouvriŹre menée en France en 1880 dont il a lui–mźme rédigé le questionnaire, en s’inspirant des enquźtes menées en dans les fabriques anglaises ą l’origine desquelles il voit la limitation de la journée légale de travail ą 10 heures, la loi sur le travail des femmes et des enfants, etc. L’enquźte, tirée ą 2500 exemplaires et envoyée ą plusieurs exemplaires ą toutes les sociétés ouvriŹres, ą tous les groupes ou cercles socialistes et démocratiques, ą tous les journaux franćais… Les attendus de la démarche de Marx sont les suivants : « Nous espérons d’źtre soutenus, dans notre Ōuvre, par tous les ouvriers des villes et des campagnes, qui comprennent qu’eux seuls peuvent décrire en toute connaissance de cause les maux qu’ils endurent, qu’eux seuls, et non des sauveurs providentiels, peuvent appliquer énergiquement les remŹdes aux misŹres sociales dont ils souffrent, nous comptons aussi sur les socialistes de toutes les écoles qui, voulant une réforme socialiste, doivent vouloir une connaissance exacte et positive des conditions dans lesquelles travaille et se meut la classe ouvriŹre, la classe ą qui l’avenir appartient. » Marx, őuvres t. I, éd. Gallimard, Paris 1965, p. 1528 (N.d.T.).

[10] C’est le texte le plus radical de Socialisme ou Barbarie, traduit et publié ą deux reprises par Collegamenti Wobbly.

[11] Danilo Montaldi, influencé par cet auteur et ce courant écrivait ą propos de la publication de L’ouvrier américain de P. Romani : « L’ouvrier est avant tout un źtre qui vie dans la production et l’usine capitaliste avant d’źtre l’adhérent d’un parti, un militant de la révolution ou le sujet d’un futur pouvoir socialiste ; et c’est dans la production que se forme aussi bien sa révolte contre l’exploitation que sa capacité ą construire un type supérieur de société (…) pour cette raison nous invitons les camarades, les ouvriers, les lecteurs, ą écrire ą Battaglia Communista (*) en comparant leur propre situation avec celle de l’ouvrier américain, ce qui revient ą dire avec l’ouvrier de tous les pays, avec l’ouvrier tel qu’il est ici et maintenant, lą oĚ on le perćoit dans son identité, lą oĚ on le voit dans sa diversité. » A contrario, G. Munis répondait ą travers le Fromento Obrero Rivoluzionario (FOR) qui, bien qu’appartenant au mźme courant que Socialisme ou barbarie niait l’importance donnée ą la sociologie en posant immédiatement le problŹme de la rupture entre le Capital et le travail en termes immédiats et radicaux : « ň son tour, la tendance Socialisme ou barbarie, originaire également de la IVŹme Internationale apprivoisée, s’est laissée prendre en remorque par la gauche franćaise déliquescente pour tous les problŹmes et dans les moments les plus importants : la guerre d’Algérie et le problŹme colonial, le 13 mai 1958 et le pouvoir gaulliste, les syndicats et les luttes ouvriŹres actuelles, l’attitude par rapport au stalinisme et au dirigisme en général, etc. Ainsi, bien que reconnaissant dans l’économie Russe un capitalisme d’État, elle a seulement contribuée ą brouiller les esprits. Renonćant ą lutter ą contre–courant et préférant ne rien dire ą la classe ouvriŹre qu’elle ne puisse entendre, elle s’est vouée toute seule ą la faillite. Privée de nerf cette tendance est tombée dans une versatilité qui frôle la balourdise existentialiste. Rappelons ą propos de celle—ci et des autres tendances existant aux USA les mots de Lénine : « Seul un intellectuel ą la peine pense qu’il est suffisant de parler aux ouvriers de la vie d’usine en les ennuyant avec ce qu’ils savent depuis longtemps. » (*) Battaglia Communista est la désignation usuelle du groupe italien Partito Comunista Internazionalista (PCInt) par le nom de son journal. Toujours actif de nos jours, il a été fondé entre 1943 et 1945. Suite ą la scission qui se produit en 1952, le PCint précise ses positions et prend une certaine distance par rapport aux thŹses originelles de la gauche italienne, rejetant les luttes de libération nationale et adoptant une conception moins léniniste du parti (N.d.T.).

[12] De la Piazza Statuto ą Turin, les 7, 8, et 9 juillet 1962 (N.d.T.).

[13] L’Ordine nuovo est le titre du journal dirigé par Gramsci ą partir de mai 1919. ň l’occasion du mouvement d’occupation d’usine ą Turin en 1920, Bordiga s’oppose dans Il Soviet aux ordinovistes en ces termes « On a excessivement surestimé ą Turin le problŹme du contrôle, en le concevant comme une conquźte directe que le prolétariat, grČce au nouveau type d’organisation par entreprise [du parti : la « sovietisation » imposée par Moscou que rejetait Bordiga], peut arracher ą la classe industrielle, en réalisant ainsi un postulat économique communiste, réalisant une étape révolutionnaire avant mźme la conquźte politique du pouvoir, dont le parti est l’organe spécifique. » (Mars 1920). Cité in J. Camatte, Bordiga et la passion du communisme, éd. Spartacus, octobre 1974, p. 207. L’« ordre nouveau » dont il est question désigne le prolétariat, l’« ordre » des prolétaires au sens précapitaliste et ne renvoie pas ą un ordre social en général (N.d.T.).

[14] Unione Italiana del Lavoro (« réformiste »). Rappelons rapidement les faits. Une fois expirés les contrats de travail du secteur automoteur, l’entreprise se trouva au centre d’un grave conflit du travail qui déboucha sur les violents affrontements de la Piazza Statuto (7, 8 et 9 juillet 1962), ą Turin. Accusés d’avoir signé des contrats-poubelles, les syndicats officiels furent ignorés par des dizaines de milliers d’ouvriers en grŹve qui déclenchŹrent une véritable révolte urbaine. La police ne pět reprendre la Piazza Statuto qu’aprŹs trois jours d’affrontements et aprŹs avoir reću des renforts en provenance d’autres villes. Les protagonistes des événements, une fois de plus, étaient de jeunes méridionaux. Le PCI prit immédiatement position en dénonćant les insurgés comme des « provocateurs fascistes »..

[15] Lénine en Angleterre (N.d.T.)

[16] La similitude de ce schéma avec celui de G. Sorel est notable, qui réfute le matérialisme et la conception des classes comme entités adialectiquement séparées.

[17] Vieille tactique pour une nouvelle stratégie. N.d.T.

[18] « L’augmentation des salaires a largement dépassé l’augmentation de la productivité. C’est-ą-dire que la productivité du travail n’a pas diminué en valeur absolue ; mais la masse salariale a crě en valeur relative. Les revenus du travail ont augmenté plus rapidement que les revenus du capital. Cela a eu deux conséquences fondamentales : une inflation “par les coěts”, et avant tout celui de la force de travail ; et une contraction relative des profits par rapport aux salaires (...) Le revenu du travail s’est trouvé redistribué en partie, le profit attaqué, les marges d’autofinancement des grandes entreprises entamées et les investissements directs sont demeurés bloqués. Et tout cela tandis que les coěts de production s’élevaient et que le rendement du travail baissait du fait de la permanence des luttes ouvriŹres, de la mobilité excessive de la force de travail et de l’absence de sauts technologiques.» (Ouvriers et capital, éd. Bourgeois, Paris 1977, p. 114–115). Et avant cela : « Dans ces conditions la classe ouvriŹre doit s’organiser consciemment comme l’élément irrationnel au sein de la rationalité spécifique de la production capitaliste. Il faut que la rationalité croissante du capitalisme moderne trouve sa limite insurmontable dans l’irrationalité croissante des ouvriers organisés, c’est-ą-dire dans leur refus d’une intégration politique ą l’intérieur du développement économique du systŹme. De sorte que la classe ouvriŹre devient la seule anarchie que le capitalisme ne parvient pas ą organiser socialement. » (Ibid. p. 96). N.d.T.

[19] La révolution contre le Capital. N.D.T.

[20] Tronti va beaucoup plus loin que ća dans ce postcriptum dans la mesure oĚ il remet en question le caractŹre absolu de la contradiction entre la classe prolétaire et le capital du point de vue de la « soi–disant exploitation ». « L’absence des grandes luttes de 1922 ą 1933 est due ą deux motifs différents dans deux périodes différentes : de 1922 ą 1929 et de 1929 ą 1933. Au cours de la premiŹre période, les marges objectives du profit capitaliste débordent sur le terrain occupé par les ouvriers. Durant la seconde, il n’existe plus de marges pour aucun des deux partis ; une participation du salaire ouvrier au profit du capital est impensable, les frontiŹres entre les classes vont mźme jusqu’ą s’effacer, il n’y a qu’une seule crise pour tout le monde. Pourquoi lutter quand on ne peut le faire pour arracher des concessions ą l’adversaire ? Pour prendre le pouvoir ? Ne commettons jamais de confusion. La classe ouvriŹre n’est pas le parti bolchévique russe. Tenons-nous en au fait. » (op. cit., p. 351). « Le mot d’ordre : organisons les inorganisés, allait aussi bien au capital moderne qu’au nouveau syndicat. Il existe des moments d’affinités électives entre les deux protagonistes de classe de l’histoire moderne, oĚ l’un comme l’autre, et chacun dans son camp, se retrouvent en état de division interne, et doivent résoudre au mźme moment des problŹmes de comportements stratégiques et de restructuration de leurs organisations. Alors on voit la partie la plus avancée du capital tendre la main ą la partie la plus avancée de la classe ouvriŹre et, ą la différence de ce que l’on serait sectairement en droit d’attendre, la classe ouvriŹre ne repousse pas le baiser, ne refuse pas l’immonde union, mais au contraire l’exploite allégrement pour gagner quelque chose. » (op. cit., p. 364). En 1920, ą l’occasion du mouvement d’occupation d’usines en Italie, G. Ollivetti, Secrétaire général de la Confindustria lanćait : « l’avenir appartient aux classes organisées » (cité in P. Spriano, L’occupation des Usines. ItalieSeptembre 1920, éd. La pensé sauvage, Paris 1978 (1964 en Italie), p.33). N.d.T.

[21] La cassa integrazione est une institution propre au régime social italien qui rémunŹre le chômage technique (N.d.T.)

[22] En franćais dans le texte (N.d.T.).

[23] C’est le titre de l’article en Italien (N.d.T.).

[24] Il faudrait consacrer une analyse particuliŹre aux déterminations de la praxis et au rôle qu’ils ont tenus par rapport ą la lutte armée, en jouant avec le feu, en cherchant ą retourner en leur faveur une situation qui ne leur appartenait pas, en produisant seulement de la « dissociation »  et en permettant une augmentation de la répression.

[25] L’époque des révolutions oĚ le prolétariat a démontré sa force au niveau mondial coēncide avec la fin de la premiŹre guerre mondiale. Beaucoup des questions posées ą cette époque tombent immédiatement alors, sans avoir été toutefois résolues ou affrontées de la mźme maniŹre. Montaldi s’exprime ainsi ą ce propos : « Je ne voudrai pas donner l’impression d’źtre moi aussi victime de l’esprit malin de l’amalgame : quand je fait allusion aux problŹmes plus ou moins communs entre ces groupes ou tendances des années 30 et les nôtres (…). Certes, ces problŹmes ne se sont pas présentés ą nous dans la mźme forme sous laquelle ont dě les résoudre, ou cherché ą les résoudre, Trotsky, Bordiga, Korch et puis Leonetti (*) etc., mais c’est depuis cette époque que l’on débat ą partir des mźmes arguments. Si l’on se penche sur certains compte–rendus du débat en cours entre les groupes communistes de gauche de ces années, la coēncidence avec le débat actuel entre le « spontanéisme » et les défenseurs de la théorie du parti est évident comme le nez au milieu de la figure. » (*) Alfonso Leonetti (1895-1984). Dit aussi Torino, Feroci. Dirigeant historique du P.C. Italien, compagnon de Gramsci, il fait partie des trois exclus du Bureau Politique du P.C.I. qui forment la "Nouvelle Opposition Italienne". Membre de la direction de l'Opposition de Gauche Internationale jusqu'en 1936, il craque alors et entame un processus de capitulation qui aboutit ą sa réintégration dans le P.C.I. aprŹs 1945. On retrouvera aprŹs sa mort un "Testament" expliquant qu'il n'avait jamais cessé de considérer comme juste la politique de la IV° Internationale. (N.d.T.).

[26] La Seconde internationale, dans sa composante majoritaire, voyait le développement du capitalisme d’une maniŹre strictement positiviste–déterministe en niant dans l’évolution de la lutte de classe l’approfondissement des contradictions, et en posant comme paradigme l’affaiblissement des contrastes de classe et un développement du socialisme, en fonction du développement des forces productives.

[27] Né en 1904 dans une famille ouvriŹre de Berlin (son pŹre fut membre de la ligue Spartacus), il participe aux événements révolutionnaires de l'époque dans les rangs du KAPD, organisation communiste de conseils. Il restera l'un des représentants théoriques de ce courant aprŹs son installation aux Etats Unis (1926) oĚ, toujours outilleur, il militera notamment aux IWW syndicalistes révolutionnaires. De 1934 ą 1943, Mattick animera les publications des communistes de conseils américains (voir le recueil La Contre Révolution bureaucratique, éd. 10/18). Par la suite, il s'attachera plus particuliŹrement ą la critique de l'économie politique: Marx et Keynes (Gallimard, 1972), Crises et Théories des crises (Champ libre, 1976). (N.d.T.)

[28] H. Grossmann (Cracovie 1881– Leipzig 1950) est l’auteur de La loi de l’accumulation et de l’effondrement du systŹme capitaliste. Publié en 199, au moment de l’éclatement de la crise mondiale, il permit de remettre au premier plan la théorie marxienne de l’accumulation alors tombée dans l’oublie. Son seul livre publié en Franćais est Marx, l’économie politique classique et le problŹme de la dynamique, avec une préface de P. Mattick, éd. Champ libre, Paris 1975