La communisation… point d’orgue

 

 

Nourries par les forums de discussion, les différentes contributions proposées pour le numéro 2 de Meeting donnent ą voir la plus grande confusion… Voilą de quoi fournir des arguments ą qui dénigre le projet et accentuer les doutes qui ont pu źtre exprimés. Tant pis ou tant mieux. Est–ce une raison pour faire le ménage ? Il faudrait pour cela que nous soyons en mesure de balayer d’abord devant notre porte et ne pas nous contenter d’une gloire vite acquise. Pôvre communisation… Tu voulais źtre une symphonie, on te fait polyphone et tu te retrouves cacophone. ň qui la faute ? Certainement pas aux partisans de « la sauvagerie communisatrice de nos vies » et autres tenants du « on arrźte tout et on communise » qui ne font que s’engouffrer dans les limites de la dite  communisation.

 

C. Charrier

avril 2005

 

1. La communisation en question

 

Pourquoi et comment peut–on parler aujourd’hui de la « révolution comme communisation immédiate de la société capitaliste »[1] ? Pourquoi le discours « communisateur » rencontre–t–il aujourd’hui un écho non seulement en France (sa « terre d’origine ») mais encore en Italie (Alcuni fautori della comunizzazione – Quelques partisans de la communisation) au Québec… en général au–delą du petit cercle de la critique de l’ultra–gauche au sein duquel cette appréhension nouvelle de la révolution a pris corps au milieu des années soixante–dix ? Pourquoi cette notion en vient—elle ą « faire débat », comme on dit, aujourd’hui, trente ans aprŹs, jusqu’ą constituer aux yeux de certains un nouveau courant théorique dit « communisateur », précisément, ou la théorie d’une période originale de la lutte de classes, un « parti » théorico–politique, une nouvelle idéologie de la révolution avec son mythe fondateur, une nouvelle banniŹre pour les révolutionnaires actuels ? Un certain Potlach a mźme ouvert un site entiŹrement dédié ą la gloire de la communisation[2]… Cette « sortie de la clandestinité » de la théorie de la révolution existe bel et bien et, que ce soit pour s’en réjouir (sěrement trop vite) ou s’en méfier (peut–źtre trop tôt) on ne peut faire l’économie d’une interrogation sur son sens.

 

Nous avons écrit dans l’Invite ą Meeting que le but de la revue est d’« explorer les voies de la communisation » (pt. 5) : je crois que tout le mal vient de cette formule expéditive est un peu racoleuse et qui suppose surtout que le résultat de la chose est déją acquis, et de l’affirmation selon laquelle « d’ores et déją un courant communisateur existe au travers d’expressions théoriques diversifiées et de certaines pratiques dans les luttes actuelles. » (pt. 3) – bien sěr, c’est du point de vue des pratiques que les choses se compliquent tout de suite (c’est lą-dessus que trop loin[3] et Danel[4] ont tout de suite pointé leurs critiques). Lequel redoute que l’on se contente de « raisonner comme si la notion de “courant communisateur” ne faisait pas problŹme », de « l’abstraction la plus générale du processus de la communisation et d’une définition trŹs politique du sujet communisateur », pour conclure : « je crains qu’on ne construise un sujet révolutionnaire ad hoc pour les besoins de la problématique fondatrice de la revue »[5]. ň part ća, actuellement, seule Théorie communiste est capable de rendre compte théoriquement et de maniŹre cohérente de l’existence pratique d’un courant communisateur au travers de sa thŹse selon laquelle « dans la période actuelle (…) źtre en contradiction avec le capital c’est źtre en contradiction avec sa condition de classe »[6] ; ce qui suppose bien sěr toutes les médiations inhérentes au corpus técécien – ą commencer par la théorie de l’achŹvement de la « restructuration du capital » en ce qui concerne la période actuelle : « il nous semble impossible de parler de communisation sans parler de restructuration et de nouveau cycle de luttes. »[7]

 

L’exploration tout de go des voies de la communisation, dans laquelle chacun s’est lancé comme dans une vente promotionnelle ou une opération de propagande – qu’il s’agisse de faire de la communisation le socle d’une théorie nouvelle de la révolution ou le débouché de corpus existants – fait l’économie des supposés de son objet et de ses origines, sur la base d’une apparente évidence de la chose portée par sa diffusion inhabituellement rapide et l’adhésion qu’elle rencontre. Le résultat de ce pseudo consensus autour de ce qui n’est pas loin de devenir une « marque » théorique, ou mieux idéologique[8], est la cacophonie actuelle que les matériaux proposés pour le n.2 de la revue donnent ą entendre. Je ne crois pas que tout ce bruit fasse avancer la cause de la théorie de la révolution… Il ne s’agit pas de regretter ou de dénoncer l’hétérogénéité, le manque d’unité, du discours actuel sur la communisation, encore moins de pointer du doigt les « mauvais » communisateurs, ceux qui défendent une si belle chose avec de si mauvais arguments… mais d’alerter sur un « écart de conduite » théorique possible général : « La tČche de l’heure, comme l’écrit trop loin, n’est pas d’organiser une expression commune, ni des argumentations qui se croisent sans se rencontrer, mais d’approfondir nos présupposés particuliers en admettant et en intégrant leur inachŹvement, et de les confronter aux faits qu’ils analyses. »[9] ou, comme l’écrit F. Danel « d’approfondir nos doutes, nos divergences, pour produire ensemble son anticipation–approximation théorique juste [de la révolution]. »[10]

 

Ce qui a été écrit jusqu’ą présent n’est pas sans intérźt. La notion de communisation, qu’elle soit utilisée de maniŹre négative pour critiquer Meeting en rejetant le projet de revue lui–mźme (trop loin) ou pour émettre des doutes sur sa pertinence (Danel) du point de vue de ses attendus, ou de maniŹre positive chez les autres rédacteurs, lorsqu’elle fonctionne comme un opérateur théorique (hypothétique) permettant de critiquer, de préciser ou de recadrer un matériel existant, ou simplement de se poser des questions, agit effectivement comme un concept exploratoire légitime, ou comme un « marqueur » théorique (non comme une « marque »). Ceci simplement parce que sa prise en compte oblige ą regarder la réalité immédiate en face, dans sa trivialité et ą l’accepter comme telle (plus encore si l’on parle de la communisation comme révolution de la société) : le texte de R. Simon sur l’Argentine, par exemple, proposé pour le n.2 de la revue, ą propos de l’« autonomie réelle » des piqueteros est particuliŹrement convaincant. Mais dans ce cas la communisation ne peut źtre que l’ « éléments » ou l’« horizon » d’un discours sur autre chose qu’elle–mźme et non un sujet en soi, finalement un « sujet de dissertation » ou un exercice d’école obligé pour que s’ouvrent les colonne de Meeting.

 

Il me paraĒt difficile immédiatement de dire autre chose de positif sur la communisation que ce que l’on en sait depuis le milieu des années soixante–dix : la critique de la révolution comme affirmation du prolétariat, c’est–ą–dire de la période de transition ouvrant la voie ą la communisation de la société au travers de l’effacement progressif de l’État et de la loi de la valeur, sinon pour opérer une dénonciation des théories actuelles de l’autonomie prolétarienne ou de l’alternative révolutionnaire. Ceci a son utilité, mais pour le reste (l’abandon de la théorie des classes et la remise en question de la classe prolétaire dans sa « dissémination » au profit des « multitudes », les plans pour le Grand Soir de la GrŹve générale… ą la communisation généralisée) on ne peut se contenter de le considérer comme un mal nécessaire dans le grand tout symbiotique de la communisation, impliqué par l’idée mźme de celle–ci, mźme si on reconnaĒt que cela pose quelques questions ą la théorie de la révolution : « explorer les voies de la communisation », ce doit źtre, simultanément, explorer les voies de l’exploration ou, comme cela a été dit plus haut, explorer de maniŹre critique les présupposés et les origines de la théorie de la révolution comme communisation de la société.

 

Ce « programme bis » ne remet pas en question le programme initial de Meeting – Revue internationale pour la communisation ; il ne fait que l’ajuster afin que la revue ne devienne pas un forum de propagande de la communisation dans ses alléluia Ōcuméniques. Plus important, au–delą de ce qu’il peut advenir de la revue elle–mźme, afin que la théorie de la communisation comme révolution de la société, c’est–ą–dire comme processus de destruction des classes du capital que sont la classe prolétaire et la classe capitaliste, soit effectivement en mesure de répondre aux enjeux de la période qui s’est ouverte ą la fin des années quatre–vingt. Comme l’écrivait Engels aprŹs 1848 : « Si donc nous avons été battu, nous n’avons rien d’autre ą faire qu’ą recommencer depuis le début… »[11] Or, le début de la communisation se trouve dans la Théorie du prolétariat telle qu’elle s’établie entre la fin des années soixante et le milieu des années soixante–dix.

 

 

« Aucune question concernant les luttes actuelles ne peut źtre abordée sans référence au travail effectué dans cette période oĚ le basculement dans une autre époque était le quotidien. »[12]

 

2. La Théorie du prolétariat en question

 

« La théorie de la révolution comme communisation immédiate de la société (sans période de transition)  est le principal acquis du cycle théorique désormais clos de la théorie postprolétarienne de la révolution. » Cette thŹse de la Matérielle[13] a pu źtre reprise, mais elle l’a été sans considération du caractŹre historique de cet acquis, c’est–ą–dire dans l’absolu, et sans considération pour son contexte ; ce qui autorise ą l’accommoder ą toutes les sauces de maniŹre totalement acritique. – Pour enlever toute ambiguēté disons tout de suite que critiquer la Théorie du prolétariat ne revient pas ą enfourcher les allégations sur la disparition de la classe prolétaire et abandonner la théorie de la lutte de classes, bien au contraire.

 

Explorer les voies de l’exploration, cela revient donc ą explorer les voies théoriques de la communisation dans la Théorie du prolétariat, c’est–ą–dire :

 

1)     la définition des classes comme définition du prolétariat : « Si l’on ne définit pas les classes et principalement le prolétariat, on masque la nécessité ą partir du capitalisme mźme, du communisme (…) »[14] ;

2)     la périodisation du mode de production capitaliste en « domination formelle » : « premiŹre phase historique oĚ le procŹs de valorisation ne domine pas encore réellement et totalement le procŹs de travail et oĚ le mode de production capitaliste n’est pas encore implanté ą l’échelle universelle sous quelque forme que ce soit (… ) », et « domination réelle » du capital, « deuxiŹme phase historique oĚ cette domination est effectivement réelle sous diverses formes (…) »[15] ;

3)     cette seconde voie implique les modalités de la critique du paradigme ouvrier de la révolution comme « la perspective envisagée par Marx (…) celle d’une révolution dans la domination formelle du capital. »[16]

 

La critique de la premiŹre voie porte sur la réduction de l’approche des classes capitalistes au seul prolétariat ; celle de la seconde sur le fait de placer sur un mźme plan historique – comme deux périodes également définitoires du mode de production capitaliste – la subordination formelle du travail sous le capital et la subordination réelle, ce qui implique immédiatement le concept mźme de capital..

 

Aujourd’hui, cette exploration des voies théoriques de la communisation dans la Théorie du prolétariat aboutit logiquement ą s’interroger sur la nature de la « période actuelle » et donc sur les transformations subies par le régime d’accumulation capitaliste et la lutte de classes, ce qui n’est pas indifférent ą la communisation dans le cas oĚ, comme l’écrit trop loin (pour le dénoncer), celle–ci renvoie non pas simplement ą « un processus concret de transformation communiste de relations sociales » mais « définit une époque entiŹrement nouvelle, celle de la révolution enfin possible–nécessaire »[17], par rapport ą la période précédente marquée par sa défaite et son devenir contre–révolutionnaire ou son impossibilité.

 

Toutes ces interrogation sous–tendent les questions posées au début de ces lignes et, au–delą, le sens que l’on peut donner ą ce qui n’est encore qu’une formule : la communisation comme révolution de la société capitaliste.

 

 

ň suivre…



[1] Il me paraĒtrait préférable d’inverser la formule en « communisation comme révolution de la société » afin d’éviter au moins déją sur la forme toute ambiguēté immédiatiste et/ou alternativiste sur le fond.

[2] Ce site n’est apparemment plus disponible sur Internet. Peut–źtre que notre afficionados s’est rendu compte qu’il s’était fourvoyé…

[3] Communisation, mais…, K. Nésic, extrait de l’Appel du vide trop loin 2004, reproduit dans Meeting n.1, p. 26 et Communisation : un « Appel » et une « Invite », in lettre de trop loin, n.4, juin 2004.

[4] Peut–on vraiment parler de « courant communisateur » ? in Meeting n.1.

[5] Op. cit., p. 6.

[6] B. Lyon, Sur le courant communisateur, Meeting n.1,p. 17.

[7] Théorie communiste, n.16, mai 2000, p. 11.

[8] Je reviendrai sur ce terme que je n’emploie pas ici dans son sens péjoratif de mensonge et de « fausse conscience ».

[9] Communisation : un « Appel » et une « Invite », in lettre de trop loin, n.4, juin 2004, p. 17.

[10] Théorie Communiste, n.17, septembre 2001, p. 127

[11] Révolution et contre–révolution en Allemagne, cit. in J. Camatte, Origine et fonction de la forme parti, « Forme et Histoire », éd. Milan, aoět 2002, p. 44.

[12] Rupture dans la théorie de la révolution, Textes 1965–1975, éd. senonevero, Paris 2004, 4Źme de couverture.

[13] Numéro 1, novembre 2002, in la Matérielle volume I (Novembre 2002–Octobre 2003), janvier 2004, p.8 § 8. Je reviendrai sur le terme de « théorie postprolétarienne » et sur ses limites. Je parle désormais de Théorie du prolétariat.

[14] Intervention communiste n.2, décembre 1973, les Classes, A) Définition des classes, in Rupture… op. cit., p. 451. je souligne.

[15] Négation n.1, septembre 1972, le Prolétariat comme destructeur du travail, in Rupture… op. cit., p. 289.

[16] Invariance, n.2 série 11, 1972, p. 13.

[17] Op. cit., p. 18–19.